« GOLD RUSH » : Site en (RE/DE) construction…

Bien que séparés par des milliers de kilomètres, Marie-Jeanne Hoffner (France) et Stephen Garrett (Australie) se rejoignent sur un ensemble de points communs balisant le territoire qu’ils se bâtissent progressivement, terrain d’entente, d’échanges et d’expérimentations jetant des ponts entre leurs pratiques respectives. Baptisé « RE/DE », ce territoire aujourd’hui inauguré à la Rochelle par une « ruée vers l’or »   prometteuse, se présente comme un laboratoire de recherches autorisant toutes sortes de constructions pouvant être reconstruites, déconstruites, à l’infini. En somme, continuer à creuser, jusqu’à trouver, et percer à jour une forme nouvelle, mouvante, en permanente évolution. « RE/DE » procède d’une remise en question bipartite aspirant à l’élaboration de solutions partagées – et néanmoins aussi temporaires que l’est leur exposition – comme horizon artistique : la zone étendue de jonction entre deux manières de faire, et de penser.

L’un de ces points communs consiste à porter une attention toute particulière aux divers espaces et lieux qu’ils habitent et traversent – qu’il s’agisse de lieux de travail, comme l’atelier, ou de vie, comme l’appartement ou la maison – et dont ils retranscrivent les formes et révèlent les traces. Ainsi, d’une opération préalable de mesures procèdent plans, maquettes et autres mises en perspectives en deux ou trois dimensions. Ancrées dans le registre architectural, ces manœuvres instillent, à travers le déplacement de lieux préexistants au sein d’autres lieux et à travers différents mediums, un décalage relevant des pratiques de représentation, et non de réplique pure et simple. Translations et glissements multiplient les « erreurs » – et les errances – et agrandissent les marges, les failles qui garantissent l’originalité de l’œuvre, et son détachement des réalités concrètes sur lesquelles elle se base en premier lieu. Telle une île, l’œuvre, en tant qu’extension du réel, s’en sépare tout en y restant, ne serait-ce que symboliquement,  attachée.

Observant une logique du remake, opération de répétition portant en elle la différence, ces représentations font en effet bien souvent des infidélités au réel, introduisant ainsi, de façon plus ou moins perceptible, un « jeu » entre l’œuvre et son référent, qui repose parfois sur l’illusion d’optique. Par exemple, pour advance/retreat (Gallery 1) (2008), Garrett tend verticalement 9000 mètres de fil de nylon à quelques centimètres des murs, dont la couleur blanche fait passer l’intervention presque inaperçue. Avec Rampe d’escalier (2007), Hoffner réalise quant à elle une œuvre qui pourrait évoquer le trompe-l’œil : sur des lés de PVC blanc, elle reporte en creux, au feutre noir, la trame de l’escalier qu’ils occultent sans toutefois en condamner l’accès. Un dédoublement, une sur-impression créant un léger trouble perceptif.

C’est à un partage du sensible que nous invitent Hoffner et Garrett, dont plusieurs interventions in situ relèvent de l’empreinte. Réalisée en 1998, l’une des premières œuvres de Hoffner était une sorte de membrane en latex ayant épousé les formes de la pièce vide d’un appartement Rue du Moulin, Nantes, faisant ainsi office de seconde peau ayant imprimé, comme la mémoire, l’esprit des lieux à travers ses moindres reliefs, éléments structurels – embrasures, fenêtres, moulures, radiateur, cheminée, etc. – et autres scories laissant des marques. Dans le même esprit, en 2006, Garrett présente, dans l’espace d’exposition de l’Alliance française de Melbourne, un rouleau de papier kraft ayant préalablement recouvert la totalité du sol de ce même espace, et sur lequel apparaissent les différentes aspérités de ce dernier – grilles, contours, lames de parquet etc. – marquées à la craie blanche Blueprint (1:1). Ce « lien du sol » refait surface dans le travail de Garrett en 2007, avec l’installation Drawing for Floor and Wall : une partie de la surface du lieu d’exposition est recouverte de papier adhésif transparent. La « récolte » obtenue des différents débris et poussières jonchant le sol est ainsi reportée sur le mur blanc, donnant à voir les traces et  indices prélevés du lieu lui-même à travers une sorte de fresque.

La dimension in situ constitue une caractéristique essentielle de l’œuvre de Garrett, comme de celle de Hoffner. À l’écoute des lieux qu’ils investissent et dont ils prennent littéralement la mesure, les deux artistes conçoivent des pièces partiellement déterminées par les données intrinsèques des espaces où elles viennent s’inscrire. Reconfigurés, transformés, ces derniers deviennent des contenants pour des éléments pouvant donner lieu à de véritables passages et offrir de nouveaux modes de circulation. Le projet présenté à l’Espace Art Contemporain de La Rochelle s’articule précisément autour d’une structure faisant le lien entre les trois salles qui le composent. Évoquant le genre de structures utilisées dans les mines, elle convoque ainsi la Ruée vers l’or, un mythe encore bien réel, notamment en Australie, où les mines d’or sont toujours d’actualité. L’œuvre nous plonge ainsi mentalement dans une autre dimension, souterraine, cachée, et propose une remontée virtuelle dans le temps, la mémoire et le fantasme. Une sérigraphie représentant la plus grosse pépite d’or jamais trouvée témoigne d’une certaine réalité en même temps qu’elle rend compte du caractère quasi surréaliste de cet objet extraordinaire. Plus loin, le mot HORIZON, devenu illisible, est incarné dans un néon qui trace une ligne accidentée évoquant quelque paysage. Des grands espaces clairs aux excavations les plus sombres où, enseveli, sommeille un or possible, « Gold Rush » se présente comme une invitation au voyage, à une exploration des lieux et des espaces – de leur surface comme de leurs profondeurs…

Ann-Lou Vicente

Paris 2009

 Garrett Hoffner,  Miners , 2009, Offset Poster

Garrett Hoffner, Miners, 2009, Offset Poster

Ruée vers l'or et îles dérivées              

Mythologies, inventions et réalités déplacées.

« Séparation et recréation ne s’excluent pas sans doute, il faut bien s’occuper quand on est séparé, il vaut mieux se séparer quand on veut recréer (…)»,

Causes et raisons des îles désertes, G. Deleuze.

 

Anne-Lou Vincente: Comment a débuté votre collaboration artistique?

Marie-Jeanne Hoffner: Nous avons travaillé ensemble sur la construction de l'une de mes pièces au Linden Art Centre à Melbourne, en 2006. Le bois utilisé pour cette œuvre à été en quelque sorte recyclé: il a servi à Stephen pour fabriquer la pièce qu’il a présentée dans l'exposition “Interior Design”, que j'ai moi-même organisée quelque temps plus tard à l'Alliance Française de Melbourne.

Stephen Garrett: C’est plus qu'un simple recyclage dont il est ici question... Cette nouvelle forme constitue une nouvelle œuvre qui porte en elle la précédente.

MJH: Et la suivante...

SG: C’est ainsi qu’est né le projet “RE/DE”…

ALV: Pouvez-vous me parler de ce projet et de l’idée de créer une seule (id)entité à partir de vos deux œuvres et pratiques respectives ?

SG: C'est une chose à laquelle nous aspirons à l’intérieur de notre collaboration, sans pour autant l'avoir résolue à ce jour... C'est un concept difficile à développer.

MJH: Nous partageons beaucoup de points communs au travers de nos pratiques individuelles, mais l'idée est d'en créer une nouvelle. Sans mettre de côté nos spécificités propres, il s’agirait de se concentrer sur des aspects qu'aucun de nous n'a encore développés.

SG: Une forme hybride qui nous permettrait de repousser les limites de nos pratiques respectives. Une extension des formes.

ALV: Comment avez-vous travaillé sur cette exposition?

MJH: Il s’agit de notre première exposition en collaboration, j'ai invité Stephen à venir me rejoindre lors de ma résidence à La Rochelle, en proposant que nous mettions en place notre projet ici, en France. Une façon d’amorcer un nouveau voyage… La plupart des concepts que nous souhaitions mettre en œuvre ont été élaborés en Australie. Par ailleurs, en dialoguant régulièrement par Internet et Skype, nous nous sommes envoyés des images issues de nos archives personnelles, ou trouvées sur Internet, parfois même des objets, et nous avons surtout travaillé autour de l'idée de collage, au sens large.

SG: Oui. C’est un processus que nous ne pouvions prédire ou envisager précisément. Cela a été un dialogue essentiel, et ces images – pour certaines, drôles, étranges, ou inspirantes – ont largement contribué au développement de l'exposition.

ALV: Que présentez-vous dans l’exposition “Gold Rush”, à l’Espace Art Contemporain de La Rochelle?

MJH: Nous avons décidé de construire une structure en bois, comparable à celle d'une mine qui aurait été déplacée... Elle circulera dans la galerie à travers les ouvertures des portes, comme une épine dorsale. Nous tentons de bâtir une structure qui relierait les différents éléments présents à l’intérieur de l’exposition et pourrait aussi être considérée conceptuellement comme un pont entre la France et l'Australie. D'ailleurs, peut-être que cette structure de mine, de par son architecture, peut aussi être perçue comme un pont...

SG: Ou bien un pont qui relierait des îles… Il existe une forte analogie entre la structure architecturale de la mine – les poutres qui soutiennent la terre – et le mouvement du corps de l'intérieur vers l'extérieur, ce qui traduit le passage d’un espace/état à un autre.

ALV: Ce mouvement peut aussi évoquer les mouvements migratoires. On retrouve cette idée dans la sérigraphie que vous avez réalisée à partir d'images de la plus grosse pépite d'or qui existe. Elle a été trouvée en Australie en 1869, et a été baptisée “Welcome stranger” (Bienvenu étranger)… Que vous évoque la Ruée vers l'or?

SG: La Ruée vers l'or inscrit le travail au sein du paysage. Cela renvoie par ailleurs à la structure architecturale de la mine. Un tel phénomène soulève une vague d’espoir d’un point de vue social et culturel, et laisse entrevoir un brillant avenir… En travaillant ensemble sur ce projet, nous avons pris en compte ces différentes notions afin de concevoir une intervention spécifique pour l’espace de la galerie.

 MJH: La ruée vers l’or a aussi à voir avec la nature des lieux... Et cela rappelle la part de rêve et de fantasme qui peut loger dans l’esprit de l'immigrant ou du colon. Il s'agit également de cibler un temps de l'histoire, lorsque le mouvement des populations était rattaché à une idée de liberté,  dans un contexte bien plus difficile. Mais je n'en parle pas comme d'une réalité. Aujourd’hui, il existe toujours des gens qui creusent pour chercher de l'or. Cela n'a rien de romantique. Mais pourtant, d’un point de vue culturel en Europe, nous y pensons avec un certain romantisme. Cela renvoie aussi à l'histoire de Ned Kelly: le fameux bandit du bush australien. C'est pour cela que nous pouvons éprouver une certaine nostalgie. Mais j'imagine que pour toi Stephen, tout cela est bien plus enraciné.

SG: Je pense vraiment que le concept de notre exposition s’articule autour des transferts culturels opérés au sein de l'histoire. Cela permet de passer par plusieurs états, comme les îles de Deleuze, lesquelles ouvrent à leur tour une étendue métaphorique.

MJH: Finalement, toute la question est de trouver le bon endroit…

SG: Cette idée de trouver le bon endroit rejoint le fait de trouver le bon travail, celui auquel aspire la plupart des immigrants. Il y a justement quelque chose d’essentiel dans l’idée de pénétration de la surface à travers la mine, puisqu’elle conduit les personnes sous terre pour travailler.

 MJH: Il me semble que mon travail aborde aussi ces questions de pénétration d'espaces, telle  une répétition ou une extension de soi même. Mes pièces agissent parfois comme des sortes de boîtes à projection et à souvenirs. Tandis que pour toi Stephen, c’est l’espace souterrain qui semble être déterminant...

SG: Je m'intéresse plus encore à la rupture de la surface, au fait de se déplacer à travers les strates et de passer d'un espace ou d’un état à un autre en tant qu’idée. Il existe en effet des différences entre nos travaux, mais les concepts sont conduits de la même manière.

 MJH: Oui, je pense que nous utilisons des matériaux très différents, mais que nos œuvres respectives conservent une résonance similaire.

ALV: La structure de la mine évoque à la fois la surface et la profondeur, la pénétration (à l’intérieur) et la montée (vers l’extérieur). Il est aussi question de révélation, de l'émergence d'une image sur la pellicule ou dans la mémoire – telle une camera obscura. Cela me fait penser à un matériau que tu utilises fréquemment, Stephen: le sel, aussi appelé “or blanc”... C'est une coïncidence intéressante, d’autant qu’à La Rochelle un pont mène à l'Île de Ré – DE/RE autre coïncidence…–, où se trouvent de nombreux marais salants.

SG: Le sel est important au sein de l'histoire sociale et culturelle. Il a une présence physique dans le paysage, tout comme dans le corps humain. En Australie, il y a de vastes déserts de sel: depuis le sous-sol, il fait surface et détruit le paysage. Sur le plan mythologique, le salpêtre intervient dans la transformation du plomb en or. C'était également un ingrédient essentiel dans la fabrication de la poudre à canon et pour les explosifs servant notamment à creuser les mines. Il existe une relation très forte entre la modification du paysage, c’est à dire un processus “autogéré” – une île qui se forme ou se détache par exemple – et l'activité de l’homme en rapport avec le paysage (comme  un mineur, un voyageur, ou un naufragé). Le système que forment l’homme et le paysage évolue en symbiose et est en perpétuelle redéfinition. Je pense que cela met en lumière la relation qui existe entre “RE/DE” – un système de changement, de mutation et d'adaptation –  et la Ruée vers l'or. Tous deux produisent un état constant de modification. J’imagine que le chercheur d’or est tellement animé par le désir de trouver la richesse que c’est cela même qui l’empêche de s’arrêter. Il continue à chercher. J’aime cette image: faire des trous, creuser, dans le but de trouver ce que l’on cherche; travailler dans l’espace entre la fiction et la réalité, ou le connu et l’inconnu. 

MJH: En Australie, j'ai rencontré un artiste qui avait justement creusé un trou dans l'espace d'une galerie... D'autres artistes ont aussi fait cela en Europe. La notion de “caché” est pertinente et pose la question de savoir ce que l’on peut bien chercher… Friederich Hölderlin a écrit un poème à propos de l'amour et interroge le fait qu'il ne puisse jamais habiter quelque part... Il décrit le désert, un espace a priori inhabité et inhabitable, comme le seul lieu où l’amour puisse habiter… J'ai d'ailleurs photographié des constructions qui se réfèrent à cela dans le désert du Nullarbor, en Australie. Je dois dire que je suis fascinée par l'Australie. C’est un lieu qui appelle au fantasme. Je n'arrive pas à séparer mon attirance pour son histoire, au travers de la découverte de cet incroyable territoire, du drame qui implique le déplacement de milliers de personnes. Tout cela sur une période de seulement 200 ans!

ALV: Le motif de l’île renvoie aux notions de séparation et de connexion (du et au continent), et avec, à l’idée d’un entre-deux. Il convoque aussi le visible et l’invisible: ce qui est immergé, caché, apparaît alors comme un négatif. Marie-Jeanne, tu m’as envoyé un texte de Gilles Deleuze intitulé “Causes et raisons des îles désertes”, dans lequel il écrit que “toute île est et reste théoriquement déserte”, et que les îles désertes constituent un territoire pour la REcréation. Cela peut aussi évoquer le célèbre ouvrage publié en 1940 de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares, L’Invention de Morel, qui est lui-même l’adaptation du roman de H. G. Wells, L’Île du Docteur Moreau. Le narrateur se trouve sur une île qu’il croit déserte et va découvrir une machine capable de le transporter dans une réalité parallèle où règne l’illusion – d’amour, de liberté, etc.

 MJH: Je pense que d'une façon générale dans mon travail, je tente de relier le paysage à soi. L’île évoque l'exil. J’ai pris conscience de cela assez tardivement. Depuis une île, on est séparé mais on est aussi placé à distance, ce qui permet de prendre du recul, ou simplement de voir de loin... Mais la sensation d'être déconnecté demeure.

SG: Je suis très intéressé par la différence qui existe dans la formation géologique des îles: deux modèles pour un même système naturel. La séparation du continent et la formation d’un  nouveau fragment autonome. On peut aussi lire cette notion au travers du colonialisme, l'occupation d'un territoire et l'expansion de l'empire, comme lorsque les Anglais occupaient l'Australie. Ils ont déclaré cette île “Terrae incognitae” (terre inconnue), un territoire vide. Bien sûr, nous savons que ce n'était pas le cas, puisqu'il existait une population indigène. Il est intéressant de noter que Deleuze parle de la seconde origine d'une île comme d'un espace sacré, ce qui donne à l'île déserte tout son sens, profond et mythologique. C'est l'idée de faire, de défaire et de refaire. Un paysage inondé donne naissance à une île, qui se verra occupée en tant que lieu d’origine et de commencement. “RE/DE” cherche à entretenir un état de mutation permanent, un point ou une zone de transition.

ALV: Terminons cet entretien en parlant de cette notion de “mutabilité”. Peut-être est-ce ici l’occasion d’évoquer votre projet de néon: le mot “horizon” devenu un paysage…

MJH: Après un temps de recherche, nous avons fini par choisir le mot “horizon”, qui a l'avantage d'être le même en anglais et en français. Le projet consiste à réaliser ce mot en néon et à l’étirer afin qu'il recouvre sa forme initiale. Il s'agit de transformation, et toujours de cette idée que les matériaux contiennent en eux-mêmes leurs propres extensions. “Horizon” est le terme idéal: il renvoie à la fois au paysage, à l'infini, à la perspective. Quelque chose d'impalpable, et aussi une pure invention.

 SG: L'horizon, c'est ce qui sépare deux espaces, mais c'est aussi l'endroit où ils se touchent, se rencontrent. C'est une sorte de couture qui maintient l’équilibre entre ces deux lieux. En tant que mot et concept, nous pouvons imaginer l'horizon comme ce qui a permis de diriger le navire ayant parcouru l'immensité des océans, dans l'espoir de trouver quelque territoire vierge sur lequel amarrer…

 Garrett Hoffner,  Welcome Stranger , Silkscreen

Garrett Hoffner, Welcome Stranger, Silkscreen